La désinformation en matière de santé se propage rapidement, notamment à travers les réseaux sociaux. Théories du complot, rumeurs infondées et faux remèdes influencent les comportements médicaux et mettent en danger la santé publique.
Déjà en 2020, en pleine crise du Covid-19, le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, soulignait l’ampleur du phénomène : "Nous ne combattons pas seulement une épidémie, nous combattons une infodémie. Les fake news se propagent plus rapidement et plus facilement que ce virus et sont tout aussi dangereuses." Les fausses informations en santé ne sont pourtant pas toujours diffusées volontairement. Comme l’a souligné Sylvain Delouvée, maître de conférences en psychologie sociale à l’université Rennes-2, lors d’un webinaire de décembre 2024 consacré aux liens entre cancer et désinformation, la distinction entre mésinformation et désinformation est essentielle : "Contrairement à la mésinformation, où l’auteur ne réalise pas forcément qu’il diffuse une fausse information, la désinformation a une intention de nuire. L’auteur sait pertinemment qu’il essaie de manipuler son public", a-t-il expliqué. Ces contenus, largement relayés, alimentent la méfiance envers les institutions et peuvent détourner des patients de traitements éprouvés.
Une méfiance accrue, des choix médicaux risqués
En France, 66 % des citoyens estiment que la santé est l’un des domaines les plus exposés aux fake news, selon une étude de l’institut Verian publiée le 20 février 2025 pour Harmonie Santé et l'Inserm. Près d’un Français sur deux ayant été exposé à une infox médicale affirme avoir déjà pris une décision sur la base d’informations erronées, un chiffre qui grimpe à 60 % chez les moins de 35 ans. La diffusion de ces fausses informations influence directement les comportements, augmentant les risques liés à l’automédication ou au rejet de certains traitements.
En France, 66 % des citoyens estiment que la santé est l’un des domaines les plus exposés aux fake news
Les plateformes numériques jouent un rôle clé dans la propagation de fausses informations. Lors de l’épidémie de variole du singe en 2022-2023, une rumeur virale prétendait que la maladie n’était qu’un zona provoqué par le vaccin anti-Covid. Massivement relayée, à l’époque sur Twitter, elle a semé la confusion et renforcé la méfiance. D’autres théories persistent, comme l’idée que l’industrie pharmaceutique cacherait un remède contre le cancer ou que les vaccins provoqueraient l’autisme. Ces contenus sensationnalistes circulent bien plus vite que les démentis, leur viralité étant amplifiée par les algorithmes des plateformes. Un phénomène d’autant plus préoccupant que 96 % des jeunes s’informent par ces canaux, et y sont donc plus vulnérables.
Le fact-checking, un rempart contesté
Depuis la crise du Covid-19, les médias ont renforcé leurs efforts de vérification des faits. Lors du webinaire de décembre 2024, Romy Sauvayre, sociologue des sciences et des croyances à l’université Clermont Auvergne et au CNRS Lapsco (Laboratoire de psychologie sociale et cognitive), a souligné que cette évolution marque "un très gros travail de fact-checking induisant un changement majeur dans le traitement de l’information." Pourtant, l’efficacité de cette stratégie reste en question. Une étude préliminaire qu’elle a menée sur Twitter montre que la vérification des faits ne freine pas nécessairement la propagation des fake news. "La désinformation avait pris toute la place sur le réseau social", a observé la chercheuse.
Léo Toussard, chercheur en psychologie sociale, a également abordé cette problématique au cours du même webinaire, expliquant que le fact-checking peut être perçu comme biaisé. "Certaines personnes considèrent les vérificateurs d’information comme faisant partie du « système » et rejettent systématiquement leur travail", a-t-il précisé. Ce rejet complique la lutte contre les fausses informations.
Face à cette situation, un tiers des Français déclarent avoir du mal à distinguer le vrai du faux et 28 % préfèrent éviter de s’informer sur la santé pour ne pas être angoissés
Face à cette situation, un tiers des Français déclarent avoir du mal à distinguer le vrai du faux et 28 % préfèrent éviter de s’informer sur la santé pour ne pas être angoissés. Pourtant, malgré cette méfiance croissante, les professionnels de santé restent une source d’information privilégiée. L’étude de l’institut Verian révèle que 71 % des Français font confiance à leur médecin pour obtenir des informations médicales fiables, contre seulement 11 % à un proche.
Vers une réponse collective : régulation et éducation aux médias
La régulation des contenus en ligne est une première réponse pour contrer cette épidémie de fausses infos : ainsi, 92 % des Français jugent essentiel de lutter contre la désinformation et réclament un renforcement des lois sur les fausses nouvelles.
L’éducation aux médias apparaît également comme une solution de long terme. Sensibiliser les citoyens, en particulier les jeunes, à la vérification des sources et à l’analyse critique des contenus devient une priorité. Apprendre à identifier des signes de manipulation et à recouper les informations est une compétence essentielle dans un environnement où les contenus circulent sans filtre.
Les institutions de santé s’impliquent, elles aussi, dans cette lutte. En 2023, l’Inserm a mené une campagne choc en mettant en avant de faux "produits miracles" pour illustrer les dangers des infox. L’objectif était de montrer à quel point une information séduisante et virale peut être mensongère.
L’enjeu est de taille : combattre la désinformation sans tomber dans la censure, rétablir la confiance sans nier les inquiétudes du public. Une démarche complexe, mais essentielle pour garantir un accès éclairé à l’information médicale et préserver la santé publique.
Pierre Derrouch