Alors que près de la moitié des médicaments en développement dans le monde sont des biothérapies, la France mise sur le plan France 2030 pour structurer une filière encore émergente. Objectif : consolider l’innovation, l’industrialisation et la formation, dans une logique de construction industrielle de long terme.
La stratégie portée par l’État ne vise pas uniquement à combler un déficit industriel, mais à établir les bases d’un secteur en devenir. Pour Anne Jouvenceau, coordinatrice de la stratégie d’accélération Biothérapie-bioproduction en thérapies innovantes à l’Agence de l’innovation en santé (AIS), il ne s’agit pas de combler un retard. "Nous sommes dans une logique de construction, pas de réparation. Il faut poser les bases d’une filière autour de technologies complexes, parce que nous travaillons sur du vivant", a-t-elle souligné le 28 mars dernier, lors de la table ronde "Bioproduction : rattraper le retard, bâtir l’avenir", organisée par le média Pharmaceutique, lors du Colloque Souverainetés en santé.
Une filière en construction
Depuis le lancement de la stratégie en 2022, plus de 120 projets ont été financés. Ils portent sur des projets de recherche et des innovations de rupture (anticorps optimisés, ARN messager, vésicules extracellulaires, organoïdes), l’industrialisation de nouveaux formats de production ou encore la création d’unités décentralisées. "Le fruit du travail en cours, on le verra d’ici 10 ou 15 ans", précise-t-elle.
L’ARN messager, en particulier, ouvre des perspectives inédites. "Vous produisez toujours la même molécule, et c’est le corps du patient qui fabrique la protéine thérapeutique", explique Emmanuel Gaud, COO et cofondateur de Dillico, une start-up française spécialisée dans la bioproduction d’ARN messager. Elle a conçu un équipement qui permet de produire des molécules différentes et à toute échelle, et donc de mutualiser les risques sur un même outil de production. Une approche qui pourrait rendre la bioproduction plus modulaire, mais qui suppose des outils adaptés et des financements ciblés. Des groupes comme Sanofi s’engagent également dans le développement de capacités de production sur l’ARN messager, avec des projets de vaccins et de traitements ciblés. "Il nous manque aujourd’hui en France des CDMO de la taille de Lonza ou Biogen qui tentent des projets à risque et ont réussi à attirer des talents du monde entier", ajoute-t-il.
"Il nous manque aujourd’hui en France des CDMO de la taille de Lonza ou Biogen qui tentent des projets à risque et ont réussi à attirer des talents du monde entier"
Tout l’enjeu est de fédérer les acteurs autour d’une logique industrielle. La filière est vaste, hétérogène, dispersée. Il faut la rendre visible, lisible, attractive, résume Laurent Lafferrère, directeur général de France BioLead, chargé de structurer cette filière. Plusieurs outils ont été mis en place par l’organisme comme une plateforme communautaire, des ateliers thématiques, une cartographie des compétences ou la journée nationale de bioproduction des biomédicaments créée en 2024 a permis aux territoires de cartographier les compétences et de déclencher des coopérations concrètes entre acteurs publics et privés.
Du côté de l’État, la sensibilisation des jeunes au collège et au lycée, et la formation initiale et continue autour de ces nouvelles technologies et thérapies font aussi partie des axes prioritaires, avec cinq projets territoriaux soutenus dans le cadre de l’Appel à manifestation d’intérêts "Compétences et métiers d’avenir", pour couvrir les besoins industriels, académiques mais aussi des pharmacies à usage interne des hôpitaux où sont aujourd’hui administrés la majorité des biomédicaments. "Une innovation sans compétence est une innovation non durable", fait remarquer la responsable de l’AIS. Cette stratégie s’inscrit aussi dans une vision plus large de la bioéconomie, en lien avec d’autres filières industrielles du vivant.
Des freins à lever pour réussir le passage à l’échelle
Cependant, plusieurs freins persistent. La réglementation sur les micro-organismes et toxines (MOT), propre à la France, ralentit certains projets. Elle impose des délais d’autorisation pouvant atteindre six mois, contre trois semaines dans d’autres pays européens. Ce décalage réglementaire a déjà conduit des entreprises françaises à perdre des contrats au profit de concurrents étrangers.
"Même des projets déjà sélectionnés par l’AIS [...] ont du mal à finaliser leur contractualisation, faute de pouvoir apporter des fonds propres pour bénéficier des financements de l’État"
Et l’accès aux capitaux reste incertain. "Il y a une vraie frilosité. Les investisseurs veulent des preuves de concept très avancées, parfois jusqu’en phase clinique », observe Anne Jouvenceau. "Même des projets déjà sélectionnés par l’AIS suite aux appels à projets ont du mal à finaliser leur contractualisation, faute de pouvoir apporter des fonds propres pour bénéficier des financements de l’État", ajoute-t-elle.
Mathieu Losguardi, Chief Financial Officer de WhiteLab Genomics, qui a développé une plateforme pour optimiser la production de vecteurs viraux et non viraux, met en avant une autre difficulté : "Les fonds d’investissement français ont les poches moins profondes, et peuvent donc moins allouer de temps sur des experts métiers et produits. Quand une société française les sollicite, le temps d’évangélisation est long. Cela peut durer six mois", à la différence des fonds américains qui disposent de spécialistes dédiés. Tout va plus vite.
Anne Jouvenceau a annoncé la présentation le 24 avril 2025 d’une cartographie qualifiée par l’AIS, pour faciliter la mise en relation qualifiée entre les porteurs de projets et les investisseurs, en fonction du niveau de technology readiness level (ou niveau de maturité technologique) de la société, de la taille de ticket souhaité, du domaine d’intérêt, du modèle économique de la société ou encore de son portefeuille de propriété intellectuelle.
Reste à consolider l’effort engagé, dans la durée, avec des outils adaptés aux contraintes du secteur. Le passage à l’échelle, condition indispensable pour faire émerger un tissu industriel pérenne, ne pourra se faire sans coordination, sans capital, et sans vision partagée entre les acteurs publics et privés. Il suppose aussi de penser au-delà de la seule échelle nationale, et peut-être de raisonner à une structuration au niveau européen. L’enjeu des mois à venir sera de consolider ces avancées et de transformer les expérimentations en capacités industrielles pérennes. "Nos concurrents sont aux États-Unis et en Chine, pas entre la France et ses voisins", rappelle Laurent Lafferrère.
Pierre Derrouch