Et un challenge de plus… Ce n’est pas nouveau, les réseaux sociaux sont devenus le terrain de jeu des lanceurs de défis les plus extravagants. Rien de grave, pourrait-on dire, s’ils ne portaient potentiellement atteinte à la santé des abonnés. Le challenge bleu de méthylène en est la nouvelle illustration.

Sur TikTok, des adolescents mais aussi des adultes exhibent leur langue teintée au bleu de méthylène. Ils accordent à ce produit toutes sortes de vertus : regain d’énergie, amélioration de la fonction cognitive, lutte contre l’anxiété ou le stress oxydatif, voire contre le cancer. Rien de nouveau sous le ciel (parfois bien) gris des réseaux sociaux. Un Américain, Ross Tomkins, avouait en 2024 déjà dans un post sur Linkedin, avoir cédé à l’appel en se référant à des études aux résultats séduisants. Il ne les cite toutefois pas. Dans les commentaires, peu semblent s’en émouvoir. L’un d’eux répondait même à propos du bleu de méthylène : "Je l’utilise très souvent. Nettes améliorations de l’humeur et de la concentration." D’autres, sur des comptes francophones, reprennent ces arguments sans mentionner les risques.

"Je l’utilise très souvent. Nettes améliorations de l’humeur et de la concentration"

Attention au mésusage

Alors, où est le problème ? Le bleu de méthylène (chlorure de méthylthioninium, de son petit nom scientifique) est connu depuis la fin du XIXe siècle. Colorant utilisé en laboratoire ou en chirurgie, il sert aussi en médecine pour traiter certaines intoxications rares. Mais son usage est strictement encadré : il est contre-indiqué chez les patients sous inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine - ces antidépresseurs prescrits pour la dépression, l’anxiété ou les troubles obsessionnels. Le bleu de méthylène augmente en effet le taux de sérotonine, une substance naturelle produite par le cerveau qui joue un rôle dans l’humeur, le sommeil ou la digestion. Un risque de syndrome sérotoninergique (surstimulation du cerveau pouvant entraîner convulsions, voire coma) existe, même à faible dose. Le bleu de méthylène peut aussi provoquer des troubles digestifs, neurologiques, ou des réactions allergiques. Bref, en dehors d’un usage médical encadré, mieux vaut s’abstenir d’ingérer ce colorant.

Des tentatives d’enrayer la viralité

Tandis que les vidéos associées au bleu de méthylène sur les réseaux cumulent les vues, les acteurs de la santé tentent une mise au point. La Société française de pharmacologie a publié une alerte sur le mésusage du bleu de méthylène présenté comme traitement contre le cancer. On peut notamment y lire ceci : "Aucune étude clinique n’a montré de bénéfice lié à ce produit dans les cancers, par conséquent son rapport bénéfice/risque est défavorable dans ce contexte."

L’Italie a déjà condamné TikTok à 10 millions d’euros d’amende pour des vidéos jugées dangereuses pour la santé des mineurs

Parfois, ce sont les autorités qui tapent du poing sur la table. L’Italie, par exemple, a déjà condamné TikTok à 10 millions d’euros d’amende pour des vidéos jugées dangereuses pour la santé des mineurs. Mais souvent, les plateformes tardent à agir, et l’engouement pour le bleu de méthylène met une fois de plus en lumière une faille dans la régulation de la santé en ligne. Les défis en tous genres ont encore la voie libre.

Mais les diffuseurs de message s’adaptent. Le Regroupement Autonome des Généralistes Jeunes Installés et Remplaçants (ReAGJIR), un syndicat de jeunes médecins généralistes, tente lui aussi de trouver la parade. Il a lancé en mars 2025 la campagne #HealthBuster, utilisant le deepfake pour illustrer les conséquences de conseils médicaux erronés, dont l’ingestion de bleu de méthylène.

Autre exemple, celui du Dr Estelle Touboul, rhumatologue qui exerce dans les Alpes-Maritimes et citée dans un article sur les médecins face à la désinformation paru dans le bulletin de l’Ordre national des médecins de novembre-décembre 2024. Voici ce que dit celle qu’on retrouve sous le pseudonyme #docteurestelle et qui adopte elle-aussi les codes de la communication sur les réseaux sociaux : "Si les médecins [y] sont présents (…) et qu’ils y créent de la valeur, cela donne plus de choix aux internautes pour sélectionner le bon contenu." Ou comment rester connecté sans passer pour des bleus…

Pierre Derrouch