Depuis plus de dix ans, la Haute Autorité de santé s’efforce de structurer les réponses aux besoins en santé mentale, en particulier face aux défis posés par la transformation numérique du système de soins. Avec la publication, début février 2025, de son programme pluriannuel 2025–2030, elle franchit une nouvelle étape en cherchant à encadrer le développement des outils digitaux, tout en en faisant un levier d’amélioration de l’accès, de la coordination et du suivi. Une stratégie ambitieuse, mais qui soulève une question de fond : ces technologies peuvent-elles compenser un système en tension ou risquent-elles de devenir un écran masquant le déficit de moyens humains ?

Le programme 2025–2030 de la HAS entend canaliser les usages numériques en santé mentale. Applications de suivi, plateformes de téléconsultation, algorithmes d’aide à la décision : tous devront répondre à des critères stricts de sécurité, d’efficacité clinique, d’ergonomie et de protection des données.

Sur le terrain, la dynamique est réelle mais inégale. Le Centre hospitalier du Rouvray, en Normandie, a mis en place un dispositif de télépsychiatrie structuré, permettant d’assurer des suivis à distance, notamment pour des patients en situation de handicap. En Île-de-France, la plateforme Santélien facilite la coordination des parcours dans les situations psychiatriques complexes, en réunissant professionnels de ville, hospitaliers et acteurs du médico-social. Des outils comme l’application JEFpsy, soutenue par la Fondation AÉSIO, offrent aux usagers la possibilité de s’autoévaluer et de suivre l’évolution de leurs symptômes, en complément des consultations classiques.

À l’étranger, les dispositifs sont souvent plus intégrés et évalués à grande échelle

À l’étranger, les dispositifs sont souvent plus intégrés et évalués à grande échelle. En Norvège, le service public eMeistring propose des thérapies cognitivo-comportementales en ligne, supervisées par des professionnels et prescrites par les hôpitaux. Au Royaume-Uni, DIALOG+ structure les échanges entre patient et soignant grâce à une auto-évaluation guidée, avec des résultats validés cliniquement dans le cadre du NHS. Aux États-Unis, la plateforme Cope Notes envoie quotidiennement des SMS à visée thérapeutique ; elle a été expérimentée auprès de bénéficiaires de Medicaid en Floride, avec des effets observés sur l’anxiété et l’observance des traitements.

En France, les outils peinent à dépasser le stade de l’expérimentation locale pour s’inscrire dans une logique véritablement systémique. Car si le numérique peut améliorer l’accès aux soins et favoriser le suivi, il ne soigne pas un désert médical. Ces outils peuvent renforcer une organisation existante, mais pas compenser un manque de professionnels qualifiés. Dans un système sous tension, le risque est qu’ils soient brandis comme des solutions miracles, alors qu’ils ne font parfois que masquer la pénurie de soins disponibles. Pour éviter ces dérives, la HAS met en place un cadre méthodique fait de référentiels, d’évaluations, d’exigences d’accessibilité ou de sobriété numérique. Mais ces garde-fous réglementaires ne suffiront pas sans implication active des professionnels, des chercheurs et des usagers.

Si le numérique peut renforcer une organisation existante, il ne peut pas compenser un manque de professionnels qualifiés

Entre encadrement des outils et désordre des usages

Mais cette dynamique technologique, aussi encadrée soit-elle, s’inscrit dans un contexte plus large où le numérique lui-même – dans ses usages quotidiens – est parfois perçu comme un facteur de fragilisation psychique. D’où la nécessité, pour les professionnels, de penser le développement de ces outils de soin sans ignorer les effets nocifs que d’autres usages numériques peuvent produire en amont.

Cette dispersion des pratiques alimente un débat sur l’impact potentiellement délétère du numérique lui-même sur la santé mentale. Le 30 avril 2025, dans une interview accordée au Point, le chercheur Stéphane Blocquaux se montre radical : "Il faudrait qu’un gouvernement ait le courage d’interdire le smartphone avant 15 ans." Les préoccupations exprimées par les cliniciens rejoignent celles du collectif MentalTech. Dans Le Quotidien du Médecin (21 février 2025), Line Farah et le Dr David Labrosse plaident pour la création d’outils de régulation spécifiques : "Le numérique comporte une part de risque, il faut accroître la confiance. De nouvelles notions seraient à créer : la numéricovigilance et l’algorithmovigilance. Le but est d’encadrer et sécuriser le déploiement des technologies numériques en santé mentale afin de maximiser leurs bénéfices tout en minimisant leurs risques : réponses non adaptées à la demande, dépendance à l’utilisation, émergence ou aggravation de troubles."

Le programme HIIT Digimentally, lancé en avril 2025 sous le haut patronage du ministère de la Santé, propose un accompagnement intensif de start-up en santé mentale

Certaines initiatives tentent d’anticiper ces risques. Le programme HIIT Digimentally, lancé en avril 2025 sous le haut patronage du ministère de la Santé, propose un accompagnement intensif de startups en santé mentale. Pendant trois jours, des porteurs de projets sont appelés à travailler avec des patients partenaires, des cliniciens, chercheurs et des investisseurs, dans une logique d’innovation encadrée autour du soin, de la prévention et de l’inclusion sociale.

Dans cette même perspective, l’étude Purple, lancée le 23 avril 2025 par le Dr Julia de Ternay, psychiatre-addictologue au Service universitaire d’addictologie (SUAL) des Hospices civils de Lyon, vise à mieux cerner les liens entre usage des réseaux sociaux et santé mentale. Selon elle, "on ne sait pas dire si les réseaux sociaux sont bénéfiques ou délétères, dans quelle mesure ils peuvent devenir une addiction, ni même si on doit qualifier d’addiction l’utilisation des RS. [...] À ce jour, ces questions n’ont pas été tranchées au plan scientifique". Les résultats (très attendus) de cette étude seront disponibles en ligne sur sual.fr.

Pierre Derrouch