L'Ordre des médecins dénonce la multiplication d'actes réalisés par des praticiens peu qualifiés ou non-médecins, avec des complications graves : brûlures, nécroses, voire hospitalisations en réanimation après des injections illégales. Sur Instagram ou TikTok, des injections d'acide hyaluronique sont proposées à prix cassés, parfois par des personnes sans formation médicale. Certaines se revendiquent "nurses esthétiques", d'autres maquillent leur illégalité derrière des titres flous. Pour mémoire, depuis le 1er juillet 2024, les dispositifs contenant de l’acide hyaluronique sont accessibles uniquement sur prescription médicale.
Pourtant, les "fake injectors" persistent, tirant profit d'un flou juridique et d'un faible contrôle sur les réseaux sociaux. L'ANSM, l’agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, a rapporté, dans son alerte du 27 février 2025, les cas de patientes hospitalisées en réanimation en Île-de-France entre août et septembre 2024, après des injections non conformes. L'agence a saisi le procureur de la République au sujet de ces pratiques. Cette répression s'intensifie : récemment, Le Figaro révélait qu'une femme a été mise en examen et placée en détention provisoire, le 19 septembre 2024 à Paris, pour avoir injecté illégalement du botox à des clientes, selon le parquet de Paris.
Quand les médecins veulent se refaire une beauté
Il y a d'un côté des pratiques que l'on pourrait qualifier de sauvages, tant elles échappent aux règles et contrôles. Mais, du côté de la médecine officielle, des progrès sont aussi nécessaires. En plus des 1 000 chirurgiens plasticiens et des 3 700 dermatologues qui peuvent pratiquer la médecine esthétique, l'institution ordinale estime qu'environ 5 000 médecins proposent des actes médicaux à visée esthétique, sans nécessairement avoir la formation appropriée. C'est le CNOM lui-même qui rappelle cette réalité.
Pour mettre de l'ordre dans ce secteur, il a lancé en janvier 2025 un diplôme inter-universitaire (DIU) obligatoire pour les médecins pratiquant des actes esthétiques. La première promotion du DIU compte 60 médecins, sélectionnés parmi 350 candidats, majoritairement des généralistes ou gynécologues. La Pr Marie-Aleth Richard, présidente du Collège des enseignants en dermatologie, rappelle dans Le Quotidien du médecin du 25 avril 2025 que "cette formation est la seule porte d'entrée autorisant la pratique de la médecine esthétique". Une VAE (validation des acquis de l’expérience) est également prévue pour régulariser les praticiens déjà installés.
Le CNOM estime qu'environ 5 000 médecins proposent des actes médicaux à visée esthétique, sans nécessairement avoir la formation appropriée
Mais cela ne concerne que les médecins. C'est un "premier pas nécessaire pour sortir du monde sauvage dans lequel on était", se félicite-t-elle. Pourtant, l'enjeu dépasse la seule formation : "Certains médecins veulent changer de métier pour se diriger vers la médecine lucrative. La certification est une assurance pour eux et pour les patients, mais à l'avenir, un cadre plus précis et des ajustements seront nécessaires pour le DIU."
Cette tendance préoccupe les autorités ordinales. Selon les propos du Dr Jean-François Delahaye, conseiller au CNOM dans la même édition, "on reçoit [dans mon département] 2 à 3 demandes par mois de médecins souhaitant ouvrir un second cabinet consacré à l'esthétique". Pas question de mettre le holà pour autant : "Il ne faut pas tout interdire", dit celui qui est membre du Conseil département du Morbihan et Président du conseil régional de l'Ordre de Bretagne. "Mais pas tout autoriser non plus", ajoute-t-il aussitôt. "Un encadrement s'impose", observe-t-il.
Des initiatives politiques encore en attente
Cette préoccupation a trouvé un écho politique. Rappelons qu'une proposition de loi a été déposée à l'Assemblée nationale le 11 avril 2024 par Yannick Neuder, alors député et actuel ministre de la Santé, pour encadrer les reconversions vers la médecine esthétique, en soumettant toute installation à un double avis conforme de l'ARS et du Conseil de l'Ordre. "Aujourd'hui, force est de constater qu'un grand nombre de médecins se dirigent vers les interventions de médecine esthétique, qui sont à la fois plus rentables et moins contraignantes que les soins médicaux traditionnels", lance-t-il en préambule. Cette proposition qui porte le numéro 2481 a été renvoyée à la Commission des affaires sociales et était toujours en attente d'examen à la date du 2 juin 2025.
Les alertes se multiplient…
Dernière alerte en date, celle de l'ordre des médecins toujours. Le 22 mai 2025, le Conseil national de l'Ordre des médecins (CNOM) a rappelé l'interdiction de la technique dite du "vampire lift", consistant à réinjecter du plasma riche en plaquettes (PRP) à des fins esthétiques. Cette pratique est prohibée en France pour des raisons de sécurité sanitaire. Le CNOM souligne que, bien que certains praticiens l'utilisent pour traiter l'alopécie, cette indication n'est pas reconnue, et d'autres traitements disposent d'une autorisation de mise sur le marché pour cette pathologie.
… et le lifting se poursuit
En matière de médecine esthétique, s'il reste encore beaucoup de zones d'ombres, peu à peu les masques tombent. Si les initiatives du CNOM posent un premier jalon côté médecins, elles n'enrayent pas les dérives promues par les réseaux. Tant que les plateformes ne seront pas coresponsables du contenu diffusé, et tant que les sanctions ne seront pas systématiques, le secteur restera vulnérable. En médecine comme ailleurs, la viralité ne fait pas la légitimité.
Pierre Derrouch
