Un tiers des adultes britanniques ont déjà utilisé des chatbots d'intelligence artificielle pour leur santé mentale, révèle une enquête de Mental Health UK publiée en novembre 2025. Parmi eux, 11% ont vu leurs symptômes psychotiques déclenchés ou aggravés, et 11% ont reçu des informations nuisibles concernant le suicide. Des chiffres alarmants qui confirment les craintes des chercheurs, cliniciens et autorités sanitaires face à l'usage croissant de ces outils par des publics vulnérables.
Ce phénomène s'explique largement par les lacunes des systèmes de soins. En France, où la santé mentale a été reconnue Grande Cause nationale pour 2026, les manques restent patents. Face aux délais d'attente et au coût des consultations, de plus en plus de personnes se tournent vers des intelligences artificielles conversationnelles, accessibles 24 h/24 et perçues comme discrètes. Un usage qui est loin d'être neutre.
Si "l'empathie" d'une IA peut rassurer, des risques existent pour l’intégrité physique et psychique des utilisateurs. Un dossier Risques de l'IA dans la pratique clinique et stratégies d'atténuation, réalisé sous l'égide de l'Ordre des psychologues du Québec, souligne les dangers de l'usage d'une IA en contexte clinique. Le dialogue entre un utilisateur lambda et une IA expose aux mêmes risques. Les modèles de langage peuvent générer des réponses inappropriées ou dangereuses, avec des taux d'hallucination pouvant atteindre 69,6 % dans des scénarios complexes pour GPT-4o, "un danger aggravé par le ton assuré de ces sorties", soulignent les auteurs.
Des risques avérés
La littérature scientifique commence à objectiver ces inquiétudes. Dans un article publié en novembre 2025 dans World Psychiatry, revue officielle de l'Association mondiale de psychiatrie, John Torous et ses collègues soulignent que, malgré l'enthousiasme initial pour ces technologies, des lacunes importantes subsistent dans les preuves d'efficacité en conditions réelles. Les auteurs rapportent que les bénéfices observés sont significativement amplifiés lorsque ces outils sont accompagnés d'un soutien humain, tandis que les interventions autonomes montrent des effets plus limités. L'étude note également que des effets négatifs peuvent survenir, avec des taux atteignant 20 % dans certaines populations cliniques vulnérables.
Aux États-Unis, le Sénat américain a organisé une audition en septembre 2025 sur les dangers d’IA conversationnelles pour la santé mentale des adolescents
Des risques théoriques qui peuvent se traduire par des drames. Aux États-Unis, ils ont conduit le Sénat américain à organiser une audition en septembre 2025 sur les dangers d’IA conversationnelles pour la santé mentale des adolescents. Le Parlement britannique a également publié en janvier 2025 une analyse approfondie identifiant les hallucinations de l'IA générative, son incapacité à détecter les signaux d'alerte suicidaire, et plusieurs cas de suicides dans le monde après interactions avec des chatbots, "qui pour l’un d’eux a fourni des encouragements".
"Une éponge émotionnelle"
Dans une émission de Radio-Canada Info, Santé mentale et IA : parler à un robot plutôt qu'un psychologue, un utilisateur raconte avoir progressivement fait d'un chatbot IA un interlocuteur psychique régulier : "J'ai commencé à l'utiliser comme éponge émotionnelle", témoigne-t-il. "C'est plus facile, plus simple, puis cela fait quasiment autant sur le plan psychologique qu'un vrai psychologue", ajoute-t-il.
Guillaume Dumas, professeur agrégé de psychiatrie computationnelle, souligne dans ce reportage le risque de possibles dérives : "Si la personne souhaite se suicider, l'agent conversationnel peut passer en mode assistant et proposer une procédure." Il ajoute que l'agent conversationnel pourrait renforcer des croyances chez des personnes paranoïaques.
"C'est plus facile, plus simple, puis cela fait quasiment autant sur le plan psychologique qu'un vrai psychologue"
Des pistes pour réduire les risques
Face à ces dangers, chercheurs et institutions proposent plusieurs pistes d'amélioration. Le Parlement britannique recommande dans son analyse de janvier 2025 que "l'IA basée sur des règles pourrait actuellement être plus appropriée que l'IA générative pour la prestation de soins de santé mentale". Le rapport souligne également la nécessité d'une surveillance post-commercialisation renforcée et d'un signalement obligatoire des "événements indésirables". Mental Health UK, une organisation carritative anglaise, appelle à l'instauration de systèmes de détection des signes de détresse, à l'orientation automatique vers des ressources fondées sur des preuves scientifiques, et à une surveillance accrue des chatbots grand public. OpenAI a annoncé en août 2025 plusieurs mesures pour ChatGPT : réduire sa complaisance, améliorer la détection des signes de détresse et limiter la dépendance affective. L'entreprise travaille également à mieux gérer les urgences de santé mentale. Elle explore aussi la mise en place d'un contact d'urgence pour les adolescents. Avec l'accord parental, ce dispositif permettrait une mise en relation directe en cas de détresse aiguë, plutôt qu'une simple orientation vers des ressources. Sera-ce suffisant ? Ces initiatives volontaires ne sont soumises à aucune obligation réglementaire contraignante pour les IA conversationnelles grand public. Réagissant à un article du 13 septembre publié dans le Monde et intitulé "ChatGPT et sa fausse empathie, une menace pour notre santé mentale", Camille Guislain - directrice d’une clinique psychiatrique dans les Yvelines - pose une autre question : quel rôle pour les professionnels de santé mentale dans ce paysage numérique : médiation, accompagnement, guidage ?
Pierre Derrouch
